Observer les parades du Grand Tétras implique une responsabilité particulière. L'espèce est très sensible au dérangement et connaît un fort déclin. Une passion parfois un peu égoïste, sans doute, mais qui fascine depuis longtemps de nombreux amoureux de la nature.
Pour limiter au maximum les risques de dérangement, il faut généralement arriver la veille et rejoindre l'affût en fin d'après-midi. La nuit est ensuite passée sur place, avant de ressortir le lendemain matin, en fonction de l'activité sur la place de chant.
À l'automne, lorsque le risque de dérangement est plus faible, je construis des affûts fixes avec des matériaux naturels trouvés sur place. L'objectif est de les rendre les plus discrets possibles. J'ai longtemps utilisé des tentes-affûts, mais j'ai toujours eu le sentiment que les oiseaux repéraient tout de même ma présence. Le Grand Tétras est là, mais il sait que quelque chose a changé.
Ce jour-là, je rejoins mon affût vers 15 h, plus tôt que d'habitude. La météo s'annonce très changeante et je veux être à l'abri avant l'arrivée de l'orage.
Depuis plusieurs années, j'espère photographier un Grand Tétras sous la neige. En montagne, les prévisions restent parfois très incertaines. Alors, en voyant les nuages s'accumuler, je me dis que cette fois pourrait être la bonne.
Après deux heures d'attente, le brouillard arrive, puis la pluie, la grêle et enfin la neige.
Une neige abondante et épaisse, comme j'en ai rarement vu. Nous sommes pourtant au mois de mai. Mais à près de 2 000 mètres d'altitude, les conditions peuvent rapidement devenir hivernales.
Le problème, c'est que mon affût n'est pas vraiment étanche.
Il ressemble davantage à un toit de branchages complété à la hâte par quelques filets de camouflage. Une installation suffisante pour passer inaperçu, mais beaucoup moins efficace pour se protéger des intempéries.
Très vite, je suis trempé. Mon matériel photo aussi. Seul mon sursac protège encore mon duvet, que je dois absolument garder au sec si je veux espérer passer une nuit convenable.
C'est alors qu'un petit « pop », presque inaudible, me surprend.
Je lève les yeux et balaie la place de chant du regard.
Il est là,dressé, à quelques mètres de l'affût et marquant fièrement son arrivée par de discrètes vocalises.
Le Grand Tétras est arrivé plus tôt que prévu il est 18h, alors que la neige continue de tomber à gros flocons. En quelques minutes, près de quinze centimètres recouvrent le sol.
Je pourrai l'observer longuement. Le voir se faire peu à peu ensevelir sous la neige, puis se secouer pour s'en débarrasser. Il finira par s'envoler et aller se percher un peu plus loin.
Le lendemain matin, je ne le reverrai pas.
Mon duvet est finalement trempé, mais heureusement, je n'ai pas eu trop froid. Je redescendrai les mille mètres de dénivelé jusqu'à la voiture complètement épuisé et trempé mais heureux d'avoir vécu un moment complètement hors du temps.